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Le pouvoir au féminin : « Je ne peux pas. Je suis la mère. »

Le pouvoir au féminin : « Je ne peux pas. Je suis la mère. »

17 Avril

Geneviève, 38 ans, est directrice de compte en informatique. Au cours des trois derniers mois, on lui a offert à deux reprises un poste « hypermotivant » qui lui permettrait de voyager en Europe et aux États-Unis, sans compter une généreuse augmentation de salaire. À deux reprises, Geneviève (nom fictif) a dit non.

« C’est sûr que j’aimerais l’accepter, mais je ne peux me le permettre, dit-elle. Je suis la mère. »

Geneviève a deux enfants de 4 et 10 ans, dont elle a la garde. Même si elle était encore en couple avec leur père, elle aurait décliné l’offre, parce que le poste impliquait trop de voyages d’affaires. Ce n’est pas tant qu’elle se serait ennuyée de ses enfants (elle adore son travail !), mais elle se serait sentie… coupable.

Même avec une bonne nounou à la maison ? Son salaire de 325 000 $ le lui permettrait amplement… « Je ne serais pas capable de faire ça, dit-elle. Quel sera l’effet dans leur vie ? Auront-ils moins confiance en eux ? ». Geneviève craint de briser l’équilibre familial. Elle se dit que l’occasion se présentera peut-être à nouveau lorsque ses enfants seront plus vieux.

NON AUX PROMOTIONS,  NON AU POUVOIR

Les femmes peuvent faire le choix de ralentir la progression de leur carrière lorsqu’elles ont de jeunes enfants, mais les promotions marquantes ont lieu dans la trentaine et la quarantaine, avertit Monique Jérôme-Forget, qui fait de l’accès des femmes aux fonctions de pouvoir son cheval de bataille depuis son retrait de la politique (elle a publié un livre sur le sujet en 2012).

« Souvent, nous, les femmes, on fait passer autre chose avant la carrière, souligne-t-elle. On tient l’amour familial, on tient la maison. On refuse des promotions et on pense que ce n’est pas important d’avoir la job numéro un. Peut-être qu’on n’est pas folles, mais on manque des occasions. Des occasions de revenu, de prestige. Des occasions de pouvoir changer les choses. »

Les statistiques sont éloquentes : encore aujourd’hui, les Québécoises n’occupent que 17 % des postes dans la haute direction des organisations et environ la même part des sièges aux conseils d’administration des grandes entreprises.

Présidente sortante de l’Ordre des psychologues du Québec, Rose-Marie Charest souhaite maintenant se consacrer à la formation auprès des femmes pour les aider à s’exprimer dans l’action et la prise de pouvoir. Les initiatives pour inciter les femmes à suivre leurs ambitions sont fréquentes ces temps-ci. Soulignons notamment L’Effet A, un projet mené par des dirigeantes québécoises.

La prise de pourvoir ne se limite pas à l’accès aux postes de dirigeantes, selon Rose-Marie Charest ; elle peut prendre plusieurs facettes, à commencer par un siège au conseil d’administration de la garderie des enfants. Cela dit, les femmes devraient, selon elle, voir leur vie au-delà du congé de maternité et de l’année qui suit. « Idéalement, dit-elle, ça devrait être des choix de couple, en tenant compte de qui on est et de quoi on a envie. »

« Il se pourrait que, pour une femme, son bien-être à elle soit de passer plus de temps à la maison, poursuit Mme Charest. Mais pour celle qui rentre dans un modèle et qui se dit : “Qu’est-ce que tu veux, j’ai des enfants, je ne peux pas”, je pense qu’il y aurait une réflexion à faire.  »

INDISPENSABLE… ET CULPABILISÉE

Les enfants ont besoin de passer du temps de qualité et de plaisir avec leur mère (et avec leur père !) pour tisser des liens, note Rose-Marie Charest. Cela dit, la mère a souvent l’impression d’être indispensable pour eux. Et ce sentiment peut mener au sentiment de culpabilité. « Pendant la grossesse et tout de suite après, on est effectivement indispensable !, note Mme Charest, qui se rappelle avec tendresse les premiers temps avec sa fille unique. Du jour au lendemain, ce n’est pas facile de s’admettre qu’on ne l’est plus 24 heures sur 24. »

Les femmes ont aussi tendance à se sentir abandonnées. Par projection, elles peuvent craindre que leurs enfants se sentent ainsi. Sinon, l’entourage se charge de l’insinuer… Les fonctions de pouvoir sont associées – parfois à tort – à l’idée d’un horaire chargé et inflexible, inconciliable avec la vie de famille. « Je regrette, mais la fille qui travaille à la chaîne a moins de liberté pour aller à la garderie à 15 h que moi, comme présidente de l’Ordre, je pourrais en avoir », souligne Rose-Marie Charest.

Cela dit, la conciliation travail-famille n’est pas toujours simple, concède Kim Thomassin, associée directrice au cabinet McCarthy Tétrault et participante à L’Effet A. « Il faut faire des choix et les assumer », dit l’avocate, qui a une fille de 8 ans. La clé : demander de l’aide. Du père, évidemment, mais aussi de l’extérieur.

SAVOIR S’ENTOURER

« Je dis souvent que ça prend un village de femmes pour élever ma fille », lance Kim Thomassin, qui a recours à une gardienne à domicile. Si son travail est prenant la semaine, elle consacre ses week-ends et ses vacances à sa fille. « C’est sacré », dit-elle.

Monique Jérôme-Forget insiste sur l’importance de demander du soutien à la maison. « Quand on a de jeunes enfants, il faut de l’aide : femme de ménage, garderie, gardienne lorsque vous n’arrivez pas à l’heure. Laissez faire le changement de voiture, laissez faire la plus grande maison. Payez de l’aide pendant cinq ans, ce n’est rien dans une carrière ! Mais de refuser des promotions, ça, ça te retarde. »

Directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, Nathalie Bondil n’aurait pu accomplir ses ambitions professionnelles sans la présence de son mari, un professeur de français qui a accepté d’être plus souvent à la maison pour s’occuper de leur fille, aujourd’hui âgée de 16 ans. « Avoir un contexte familial et conjugal solidaire est absolument fondamental », dit-elle.

Bonne nouvelle : les hommes sont de plus en plus présents à la maison, ont souligné tour à tour les femmes avec qui nous avons parlé. « Je ne suis pas du tout découragée !, conclut Rose-Marie Charest. Après tout, on ne change pas 21 siècles d’histoire en 50 ans. »

 

Par Catherine Handfield

La Presse

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